samedi 26 décembre 2009

Cauchemar

« C'étaient des hommes qui n'avaient rien de commun avec ceux qui s'étaient rassemblés ici dans les rues, des hommes qui ne voulaient avoir rien de commun avec nous, des hommes qui connaissaient d'autres lois, qui avaient d'autres passions. »
(Ernst von Salomon, « Les Réprouvés », 1930)


C'étaient des hommes qui ne voulaient rien avoir de commun avec moi, des hommes qui connaissaient d'autres lois, qui avaient d'autres passions.1 Leur peau était blanche, ils avançaient vers moi en montrant les dents et agitaient frénétiquement des cartes de crédit. Ils approchaient, ils allaient m'encercler. J'ai hurlé.

Je me suis réveillé dans une cave, j'étais allongé sur le sol dur et poussiéreux, ma tête me faisait mal. Je me souvenais de la charge des CRS, des tirs de taser à bout portant, du jeune homme dont l'écharpe masquait le bas du visage; ils l'avaient attrapé, jeté à terre, bourré de coups de pieds. Je revoyais également la jeune femme portant un foulard islamique sur la tête, qu'ils avaient déshabillée et abandonnée nue sur le trottoir.

Pourtant, nous étions pacifiques. La place de la Bastille était noire de monde lorsque la manifestation contre le passeport intérieur a démarré. Un CRS apparemment ivre a pointé son taser vers nous, mon voisin lui a montré son index, et l'enfer s'est déchaîné. Je me souvenais vaguement d'avoir trouvé refuge dans une cave. J'avais dû y perdre connaissance.

Après m'être réveillé, j'ai posé la main sur mon crâne douloureux, et j'ai senti un caillot de sang. Comment était-ce arrivé ? Un coup de matraque ? J'étais peut-être tombé en descendant dans ce sous-sol ? Je me suis redressé avec peine dans l'obscurité et j'ai tenté de distinguer ce qui m'entourait. J'ai entr'aperçu les premières marches d'un escalier, j'ai commencé à le gravir et, après avoir ouvert une porte, me suis retrouvé dans le couloir d'un immeuble.

Des bruits de pas ont retenti. Terrorisé, je suis retourné me cacher dans l'obscurité de la cave. J'ai entendu la lourde porte qui s'ouvrait en laissant passer les sons habituels d'une rue parisienne, puis se refermait.

Au bout d'un long silence, j'ai quitté ma cachette et prudemment entr'ouvert le portail de l'entrée. La vie normale semblait avoir repris, et je me suis résolu à sortir. Malgré la douleur qui palpitait dans mon crâne, la vue de l'extérieur m'a donné du courage. J'ai décidé de m'éloigner à pied de la place de la Bastille, puis de rejoindre en métro mon appartement du dix-huitième arrondissement. Dans le wagon, les gens n'avaient pas l'air plus anxieux et dépressifs que d'habitude. Ils jetaient un œil furtif et inquiet sur le caillot de sang ornant mon crâne et mes vêtements crasseux, puis s'écartaient de moi.

Devant mon immeuble la rue m'a paru plus calme que d'habitude, mais c'était peut-être une illusion. Quelques personnes, essentiellement des femmes, circulaient avec leurs provisions à la main. Enfin rentré chez moi, j'ai avalé un anti-douleur et me suis douché. J'ai allumé la radio.

J'y ai appris qu'une manifestation à laquelle participaient des femmes portant le foulard islamique avait dû être dispersée par la police. Des éléments potentiellement violents, reconnaissables aux foulards leur cachant le visage, auraient pu instrumentaliser ce rassemblement de citoyens sincères. Heureusement, l'intervention des forces de l'ordre avait permis d'assurer la sécurité de ces derniers et l'arrestation des brebis galeuses.

dimanche 20 décembre 2009

jeudi 3 décembre 2009

Le pont

« Construire un pont vers le futur », c'est le titre d'une brochure interne d'entreprise qu'un ami m'a donnée, un petit guide destiné à certaines catégories de cadres. En dessous du titre, un couple (donc hétérosexuel) de petits personnages stylisés avance vers moi. L'homme précise: « avec nos clients ». Ils sont assez jeunes, minces, ils ont tous les deux le bras levé, la main ouverte, la paume dirigée vers l'avant. La femme tire une valise à roulettes, l'homme ne porte rien et avance hardiment. Ils sont tous les deux blancs, leurs vêtements sont gris au dessus de la ceinture, noir en dessous, ils portent qui une cravate, qui une pochette, à la couleur de leur Entreprise. La femme s'est permis une petite fantaisie (le côté féminin ressort), ses bottes sont d'un jaune foncé tirant sur le marron.

Il a des cheveux plats et noirs, un petit toupet rebelle se dresse au sommet de son crâne, elle porte ses cheveux blonds et longs. Le dessin n'est pas très bien fait, on ne sait pas si ils sont répartis également en deux queues de cheval situées de chaque côté de la tête ou si ils sont libres et flottent au vent.

Vous êtes sûrement client de grandes sociétés internationales, vous pestez contre leur mauvaise organisation, leur mépris, leur rigidité, leur avidité, vous maudissez les concepteurs des procédures régissant les relations clientèle. Maintenant, vous connaissez les responsables, ce sont des cadres qui ressemblent (ou plus exactement qui souhaiteraient ressembler) aux deux petites personnes que nous venons de découvrir, minces, jeunes, blanches, hétérosexuelles et mal coiffées. Mais rassurez vous, il vont maintenant s'employer à améliorer la situation, vous pouvez leur faire confiance. Rappelez-vous, ils construisent « avec nos clients ». D'ailleurs, l'autre jour, l'un d'entre eux a été « chargé d'une mission visant à tangibiliser les gains attendus sur ces adaptations de processus » (*).

(*) Cette phrase est authentique, elle a été prononcée en réunion, dans une entreprise française.

mardi 17 novembre 2009

Alain Peyrefitte dans le métro de Nicolas S.



Pour plus d'informations sur la loi "sécurité et liberté", vous pouvez vous reporter ici.

dimanche 15 novembre 2009

La Liberté, version café du commerce


« Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit.»
Friedrich Nietzsche - Humain, trop humain


Il était vendredi matin, je pénétrai dans mon bureau.
« Bonjour, me dit mon collègue. Tu vas bien ?
- Oui . Ça ira encore mieux ce soir.
- Pourquoi, ce soir tu sors ?
- Non, mais c’est le week-end. Tu sais, on appelle ça le congé de fin de semaine. »
Un bref silence a alors retenti, que je mis à profit pour ouvrir une session sur mon ordinateur.
« Vous avez le droit, en temps qu’internes, de faire la journée continue ? »
Le mot « interne » était employé par opposition avec « sous-traitant ». Mon collègue travaille pour la même entreprise que moi, mais il est délégué par une société extérieure.
« Euh… Qu’est-ce que tu veux dire par journée continue ?
- Et bien, par exemple, travailler sans s’arrêter quatre cent jours par an.
- Non, c’est illégal. »
Il prit un air déçu.
« Ah, c’est interdit par la sécurité sociale. 
- Par le code du travail, je crois. Et puis, celui qui ferait ça finirait probablement l’année à l’hôpital. 
- Ça dépend, il y a des gens, à une période de leur vie, ben… ils ont que le boulot. Il faudrait les laisser travailler en les rémunérant correctement. La liberté quoi. »
J’avoue que cette proposition m’a étonné. On nous permet déjà de nous tuer à la tâche, voire on nous y encourage fortement. Apparemment, ce n’est pas suffisant. Certains hommes n’ont aucun but dans leur vie, le peu de liberté dont ils disposent leur pèse, il est urgent d’améliorer leur situation. Dans ce but, faisons rapidement sauter les derniers obstacles les empêchant de se tuer au travail.

mardi 10 novembre 2009

Les règles du contrôle

J'ai quitté le quai du RER et commencé à me diriger vers mon bureau. Je savais que ce jour là, comme d'habitude, je devrais participer à (je me permet d'utiliser cet oxymore) des réunions à distance, dire chaleureusement bonjour à des gens que je n'avais jamais vus et que j'avais peu de chances de rencontrer un jour. Entre deux rendez-vous, je serais amené à lire et écrire des emails, et à jongler avec de nombreux documents électroniques au format texte ou tableur.
Tout en avançant, j'ai aperçu Georges Bertrand, directeur de projet dans l'entreprise où je travaille. Ses cheveux bien coiffés et légèrement gonflés étaient divisés par une raie, il portait un costume gris bien coupé. Je lui ai dit bonjour, et nous avons traversé ensemble un nouveau quartier de bureaux. Des gendarmes étaient là, à l'affût, ils surveillaient la circulation dans une petite rue.
« C'est étonnant de les voir ici, me dit mon compagnon. Je croyais que, normalement, c'était plutôt la tâche de la police.
- Je ne sais pas...Pourquoi?
- Nous sommes en zone urbaine, de la compétence de la police. Les gendarmes se cantonnent aux zones rurales. Je crois que c'est la règle...Enfin, je dis ça mais je ne suis pas spécialiste. Je peux me tromper.
- D'accord. »
Je suis resté muet, émerveillé par sa science. Comment fait-il pour savoir tant de choses? Je ne m'étais jamais demandé qui avait le droit de me surveiller. Je devrais vraiment m'intéresser aux règles, à toutes les règles, dans tous les domaines, les ruminer longuement, me pénétrer de leur importance. Je pourrais alors en discuter avec mes camarades de travail, je serais plus à l'aise, je progresserais plus facilement. Peut-être même deviendrais-je directeur de projet?

lundi 19 octobre 2009

Le soleil mange à la cantine


Je préfère manger à la cantine
Avec les copains et les copines
(Jim Larriaga, interprété par Carlos)


Il n'est pas nécessaire de travailler chez un opérateur de télécommunications pour être la cible d'un harcèlement diffus, pour se retrouver victime d'une souffrance susceptible de tuer. Les personnels de Renault, de l'APHP, des sociétés de service informatique et d'autres entreprises le savent. Dans la SSII qui m'emploie, plusieurs personnes se sont données la mort ces derniers mois, la dernière en date travaillait sur le site de Toulouse. La direction commence à s'inquiéter, elle a annoncé un plan anti-stress visant à mieux manager les « risques psychosociaux ».
Hier, comme d'habitude, nous sommes descendus en groupe à la cantine. Au moment de m'asseoir, je me suis rendu compte que Georgette, accompagnée par un autre directeur opérationnel nommé Gérard, était en train de s'installer à ma gauche. Elle nous a dit bonjour, nous a serré la main en souriant. J'étais éberlué. Cette manager (ou manageuse, comme vous voudrez) de haut vol pour qui je travaille depuis plus de deux années n'avait jamais mangé à la même table que moi, n'avait jamais abordé en ma présence des sujets autres que professionnels. Que faisait-elle à côté de moi, discutant de la pluie et du beau temps, ponctuant son discours de rires brefs et aigus ?
« Tu viens prendre l'ambiance, Georgette ?, a demandé Pierre.
- Ce n'est pas pour ça que je mange avec vous. J'étais en compagnie de Gérard et nous avons croisé Cédric. Nous lui avons demandé si on pouvait se mêler à vous. Je m'intéresse également à l'ambiance des autres sites, même si je ne mange pas à la cantine avec eux.
- Par exemple, Toulouse ? »
Paul est intervenu :
« Tu ne manges pas à la cantine de Toulouse ?
- En particulier Toulouse, oui. Je mange à la cantine quand je m'y rends, mais c'est rare. »
Notre manageuse a continué à participer activement à la conversation, ponctuant ses remarques du même petit rire cependant que Gérard, muet, essayait sans succès de masquer son ennui. Pierre parlait beaucoup, les hasards de la discussion l'ont amené à faire remarquer :
« Tu sais, Georgette, je suis toujours un peu râleur. »
Le ton de la réponse me fit penser à quelqu'un récitant une leçon :
« C'est normal. Il faut s'inquiéter quand quelqu'un ne râle pas.
- Quand je le fais, c'est toujours pour une bonne raison. »
Elle a alors posé la main sur l 'épaule du jeune homme :
« Je sais. »
La conversation a ensuite dérivé sur la réglementation européenne permettant (parait-il) d'appeler « chocolat » des produits ne contenant pas de cacao. Jacques a alors fait remarquer que seuls les Français et les Belges attachaient de l'importance à cette dénomination ; puis Paul nous a entretenu d'un sujet connexe :
« C'est comme lorsque la commission européenne a voulu donne l'appellation "rosé" à des mélanges de blancs et de rouges. »
Après avoir pris la défense des rosés, qui ne sont pas des grands vins mais peuvent être très bons, Georgette a tiré la leçon de la conversation :
« Entre le fromage, le rosé et le chocolat, les Français n'ont vraiment pas de chance. »
Lorsque, le repas terminé, je suis remonté dans mon bureau, j'avais la tête dans les nuages. Ma directrice opérationnelle m'avait serré la main et, sans aucune arrière pensée, elle avait mangé à la même table que moi. J'étais content.